Affaire « audiences monnayées à la Présidence » : Le REN-LAC s’étonne de la banalisation d’un problème aussi grave

Depuis plusieurs jours, les commentaires sur cette affaire dite « audiences monnayées à la Présidence du Faso » alimentent le quotidien de nombre de Burkinabè. Sur ce sujet soulevé par le journal L’Evènement dans sa parution du 10 mars 2018, le Réseau national de lutte anti-corruption (REN-LAC) a beaucoup à dire …et de quoi susciter des réflexions profondes de la part des Burkinabè. Nous avons rencontré, dans la soirée de mercredi, 21 mars 2018, le Secrétaire exécutif adjoint de cette structure, Sagado Nacanabo. Interview !

D’après le Secrétaire exécutif adjoint du REN-LAC, Sagado Nacanabo, la Présidence du Faso gagnerait mieux à faire la lumière sur cette affaire.

Lefaso.net : L’actualité en lien avec la gouvernance, ces derniers temps, c’est cette affaire dite « monnayage d’audiences à la présidence du Faso » et au sein de certains ministères. Quelle a été la réaction du REN-LAC, lorsque vous avez eu vent de cette révélation faite par la presse ?

Sagado Nakanabo :Lorsque nous avons appris cela, tout de suite, nous avons pensé que la présidence du Faso allait certainement réagir, au regard de la gravité du problème. La réponse a traîné à venir, ce qui a laissé le temps à la rumeur de se propager et de prendre de l’ampleur. Ce matin (mercredi), nous lisions une sorte de réponse de la présidence du Faso, qui n’est pas une réponse à proprement dite ; parce qu’elle n’affirme pas (tout comme elle n’infirme pas la rumeur non plus). La réponse se contente seulement de dénoncer et d’appeler tous ceux qui ont été victimes de telles pratiques de se manifester. Ce qui ne permet pas de savoir, en réalité, si ce que les journalistes ont révélé était faux ou vrai. Cette réaction de la présidence du Faso est une langue de bois, propre aux structures politiques de notre pays qui ne jouent pas trop dans la transparence.

Lefaso.net : Avant de revenir sur cette réaction de la présidence du Faso…, êtes-vous surpris de l’existence de telles pratiques à ce niveau de la sphère institutionnelle du pays ?

Sagado Nakanabo : Ce n’est pas exclu, ça ne nous étonne pas que ce genre de pratiques existent, quand on regarde la qualité des hommes qui animent le pays aujourd’hui ; aussi bien dans l’administration que dans les formations politiques. La vertu n’est pas la chose la mieux partagée. Et c’est vraiment dommage, parce qu’après l’insurrection populaire, ce n’est pas le genre de gouvernance qui était vraiment appelée dans notre pays. Ceux qui ont pris le pouvoir ne devraient pas du tout jouer à ce jeu ; parce que c’est un jeu qui n’a pas longue vie et qui ne peut pas du tout amener le changement dont les Burkinabè ont rêvé pendant longtemps, bien au contraire. Et ça, c’est vraiment regrettable.

Nous sommes même fondés de penser que c’est vrai, parce que nous-mêmes, nous avons une demande d’audience qui a souffert et qui souffre toujours à la présidence du Faso. Depuis le 22 janvier (2018), nous avons introduit une demande d’audience pour rencontrer le président du Faso pour une interpellation que notre organisation a adoptée à l’occasion de la célébration de ses 20 ans d’existence, célébrés au mois de décembre (2017). C’était non seulement pour lui faire le bilan de la corruption pendant ces 20 ans d’existence du REN-LAC, mais également faire des sortes de propositions qui sont en conformité avec le programme du président du Faso lui-même en matière de lutte contre la corruption. Cette lettre est restée sans suite.

Lefaso.net : Avez-vous relancé votre demande d’audience ?

Sagado Nakanabo : Nos rappels n’ont pas produit d’effets, jusqu’à ce jour. On a relancé plusieurs fois et on nous a dit, à chaque fois, de rester à l’écoute. Ce qui nous oblige d’ailleurs à nous déterminer à envoyer l’interpellation sans avoir l’audience et à poursuivre notre chemin autrement. Donc, ça ne nous étonne pas. Ce n’est pas une preuve, mais cela montre que c’est possible. On ne va pas dire que parce que notre demande a souffert, c’est vrai, mais le fait qu’elle souffre est un indice très fort (parce que, connaissant le REN-LAC, il ne viendrait pas à l’idée de quelqu’un de venir nous demander de l’argent pour une audience, mais si les audiences sont monnayées, bien sûr que nous n’allons pas jouer à ce jeu, notre demande peut souffrir). Voilà comment nous interprétons cela. Donc, la situation ne nous étonne pas, vu ce qu’on voit aussi dans les administrations.

Et la manière dont la présidence répond n’est pas la bonne manière ; parce que, si l’institution, comme on le pense, est au courant de telles pratiques et, au lieu de sévir, se contente seulement de jouer au cache-cache pour savoir quel est le niveau de l’information du journaliste avant de se prononcer, nous pensons qu’ils (dirigeants, ndlr) ne sont pas du tout déterminés (comme s’attendait le peuple) à combattre ces pratiques. Sinon, c’est la méthode forte qui peut mettre fin à ce genre de pratiques. La « Tolérance zéro en matière de corruption », qui était le maître-mot de la campagne du président du Faso, ne devrait pas du tout s’accommoder avec de la complaisance sur de telles pratiques. C’est vraiment dommage et cela prouve que nous avons encore du chemin à faire.

Lefaso.net : Depuis l’arrivée du régime Kaboré, le REN-LAC a-t-il pu avoir des échanges avec des responsables de son administration sur des dossiers qui vous préoccupent ?

Sagado Nakanabo : Effectivement, il faut d’abord relever que chaque année, le REN-LAC produit un rapport sur l‘état de la corruption au Burkina Faso, lequel rapport est transmis en priorité au gouvernement. Aussi, les dossiers de dénonciation ne manquant pas, nous avons déjà eu à rencontrer monsieur Simon Compaoré, alors à la tête du MATDS (en janvier 2016). Sur la base d’une enquête que nous avons eu à faire sur les routes au sujet des rackets (nous avons envoyé des gens comme voyageurs, qui se sont camouflés sans pièces d’identification, pour nous rapporter un certain nombre d’informations liées aux pratiques des Forces de défense et de sécurité sur les voies publiques).

Donc, nous avons demandé à rencontrer le ministre (Simon Compaoré), qui nous a d’ailleurs reçus, promptement et nous lui avons relaté les faits et suggéré qu’il prenne les dispositions pour mettre fin à ces pratiques qui n’honorent pas les Forces de défense et de sécurité, qui sont aussi incompatibles avec la lutte contre le terrorisme dans notre pays ; parce qu’on ne peut pas faire du racket et lutter en même temps contre le terrorisme.

Ce n’est pas possible. Et puis, il y a eu après, me semble-t-il, comme réponse, la « Police des polices », qui a fait long feu, il y a eu peut-être quelques mesures, mais jusqu’à présent, nous constatons, avec l’OTRAF (qui est membre du REN-LAC) que les rackets se poursuivent de plus belle ; aussi bien dans la ville de Ouagadougou que sur les axes routiers. En dehors de cela, sur d’autres dossiers, nous avons rencontré d’autres ministres (tels que ceux des infrastructures, des transports, la direction du guichet unique, la DGTTM, des magistrats sur la corruption au sein de la justice, etc.).

Lefaso.net : Voulez-vous dire, en clair, que la corruption est un handicap dans la lutte contre le terrorisme ?

Sagado Nakanabo : Tout à fait. C’est un handicap. Voyez-vous, quand celui qu’on met sur la voie, a une préoccupation, qui est majeure, il ne peut avoir une autre encore. Si son souci, c’est d’abord d’encaisser des sous, il ne verra plus autre chose, tout son centre d’intérêt est braqué sur le gain. Alors que, si son centre d’intérêt était braqué sur la lutte contre le terrorisme, il va sans dire qu’il aura très peu d’intérêt pour les rackets. Ensuite, à partir du moment où les populations sont convaincues que les Forces de défense et de sécurité sont dans le racket, elles ne peuvent plus leur faire confiance.

Dès lors, leur appel aux populations à collaborer ne peut être entendu parce que les populations ne voudraient pas collaborer avec des Forces qu’elles connaissent comme corrompues. C’est une question de logique. On ne peut pas faire confiance à quelqu’un, lorsqu’on sait que l’intéressé est corrompu, et sans la confiance, la collaboration tant attendue ne va pas venir. Nous avons tenu un atelier spécial sur « lutte contre l’insécurité et corruption » au cours duquel atelier, nous avons convié aussi bien les Forces de défense et de sécurité que les transporteurs routiers, les Koglwéogos, des organisations de la société plus des structures membres du REN-LAC.

Ce jour, un transporteur a affirmé que pour circuler au Burkina, mieux vaut avoir de l’argent en poches que des papiers à jour. Voilà ! Si les Forces de défense et de sécurité, en fouillant les papiers, ne cherchent pas réellement à contrôler si les usagers sont en règles, mais cherchent plutôt des billets, en ce moment-là, un terroriste pourrait passer à côté, sans qu’elles ne s’en aperçoivent. En plus, si c’est vraiment de l’argent que les Forces de défense et de sécurité cherchent, ce n’est pas ce qui manque aux terroristes ! Bien sûr, ça ne veut pas dire que dès qu’on met fin aux rackets aujourd’hui, automatiquement va s’arrêter le terrorisme. Mais, si on veut combattre le terrorisme, il faut se prédisposer à mettre fin aux rackets.

Lefaso.net : La tenue bariolée, pour ne pas dire les Forces de défense et de sécurité, jouissait d’une certaine crédibilité sur ce plan. Qu’est-ce qui explique cette descente ces dernières années dans la corruption ?

Sagado Nakanabo : L’explication principale, c’est le délitement des valeurs morales. La baisse de l’intégrité des Burkinabè est vraiment la cause la plus importante du développement de la corruption dans notre pays. Tant qu’on n’a pas des Burkinabè, au vrai sens du mot (c’est-à-dire des Hommes intègres), la corruption pourra faire long feu. C’est pourquoi, les hommes de tenue aujourd’hui, si ils ne brillent pas par leurs réprimandes aux populations, ils brillent par les rackets. Alors, lorsqu’un citoyen a donné 1000 francs à un agent des Forces de défense et de sécurité, après avoir commis une infraction et est absout de sa faute, ce citoyen ne peut plus avoir du respect pour lui. Ainsi, par la corruption, le citoyen trouve qu’il peut acheter l’homme de tenue ; il achète sa conscience. Donc, il peut commettre une infraction, et après il paie.

Dès lors, les Forces de défense et de sécurité ne sont plus craintes, elles ne le sont que par celui qui ne peut pas payer, sinon celui qui peut payer n’aura aucun égard pour eux. Et nous leur avons plusieurs fois fait savoir que le fait qu’ils prennent de l’argent est un facteur qui fait que, de plus en plus, les gens ne vont plus les respecter. Et vous avez vu que parfois, il y a eu des agressions, parce que les gens se disent que ce n’est pas pour faire respecter la loi que les éléments des Forces de défense et de sécurité sont sur la route, mais plutôt pour se remplir les poches.

A partir de ce moment, la tenue et l’homme de tenue perdent de leur valeur. Ils ne peuvent plus rattraper cette crédibilité perdue, et l’argent qu’ils gagnent ne peut pas compenser cela, parce qu’une fois que l’homme de tenue a perdu sa valeur, il a beau avoir de l’argent, il ne peut plus être respecté pour le fait qu’il soit un homme de tenue. D’ailleurs, nous leur disons que ce n’est pas évident qu’ils vont pouvoir résoudre leurs problèmes financiers et matériels avec les rackets.

Lefaso.net : Dans ce contexte…, quelle peut être la conséquence de cette pratique supposée à la présidence du Faso sur le comportement général des Burkinabè ?

Sagado Nakanabo : Si la présidence du Faso n’est pas capable de prendre des mesures fortes, qui vont donner des signaux forts qu’il y a un changement dans la gouvernance, cela ne pourra qu’agrandir le fossé entre les gouvernants et les gouvernés.

Si la présidence n’est pas crédible, ses audiences susceptibles d’être achetées, vous comprenez que ça entache tout le respect que les populations peuvent accorder aux décisions des dirigeants ! Leurs décisions seront en même temps entachées de cette perte de confiance et il n’y a pas quelque chose qu’un dirigeant peut perdre de plus grave que la confiance des populations. A partir du moment où vous dirigez sans la confiance des populations (vous avez perdu la légitimité, même si vous avez la légalité, et que les gens ne peuvent pas, parce que vous avez un mandat de cinq ans, vous dire de partir sans les élections), vous avez tout perdu.

La confiance ne s’achète pas et la présidence ne sait pas aujourd’hui que c’était une occasion, une autre occasion, pour montrer qu’elle veut en finir avec des pratiques qu’elle-même reconnaît être aux antipodes de la démocratie et de la bonne gouvernance. Mais, la meilleure façon de mettre fin à ces pratiques, c’est de dire, courageusement, ‘’oui, nous avons eu des cas, mais nous avons fait ci ou ça, ou bien qu’il n’y a jamais eu de telles pratiques, sinon nous les aurions réprimées’’. Mais au lieu de cela, elle (la présidence) se contente de dire que s’il y a des gens qui ont vécu ces cas, qu’ils signalent. Ce qui laisse penser que c’est possible.

Lefaso.net : Tenant compte du contexte national, de la tradition burkinabè et de ses mœurs, demander aux victimes de se signaler pour dénoncer les faits peut-il être une solution efficace ?

Sagado Nakanabo : Non, ce n’est pas efficace, d’autant plus que la victime, déjà, n’a pas confiance aux structures qui lancent l’appel à la dénonciation. On ne peut pas dénoncer un délit à une structure à laquelle on n’a pas confiance ; les victimes elles-mêmes n’ont pas confiance aux structures qui les appellent à venir dénoncer. Dès lors, ce n’est pas la peine d’appeler publiquement les victimes de venir se confier ; ce n’est pas possible. Appeler simplement à la dénonciation du bout des lèvres, ce n’est pas cela la solution.

Et d’une façon générale, les Burkinabè ne sont d’ailleurs pas des adeptes de la dénonciation c’est peut-être culturel, parce qu’à la limite, ils se disent que si un malheur arrive à celui qui est dénoncé, c’est par la faute de celui qui dénonce. Cet esprit, nous nous le ressentons vivement. Les gens confondent dénonciation et délation. Et ça, c’est un travail d’éveil de consciences qu’il faut faire pour que les Burkinabè rentrent dans la culture de la dénonciation ; dénoncer quelqu’un qui fait du mal n’est pas un mauvais acte.

Ce n’est pas faire du mal. Bien au contraire, on fait mal à cet individu pour le bien de l’ensemble de la société. Les Burkinabè, à la limite, peuvent même couvrir des corrompus, pour plusieurs raisons (familiales, sociales, sentimentales, etc.). Chacun se disant que ce n’est pas par lui que le malheur de l’autre va arriver. Et les autorités, en lançant cet appel, sont bien conscientes de cela (si elles ne le savent pas c’est très grave) ; ce qui veut dire qu’elles savent bien que leur appel n’aura pas de suite. En ce moment, elles pourraient dire qu’elles ont dit aux gens de dénoncer des cas, il n’y a pas eu dénonciation, donc ce n’est pas avéré, tout en sachant que la pratique existe.

Lefaso.net : Que faut-il faire aujourd’hui pour minimiser la perte des valeurs, qui se traduit par toutes ces pratiques nuisibles à la construction nationale ?

Sagado Nakanabo : Il est important que tout le monde s’engage dans l’intégrité, parce que c’est la base. Sans l’intégrité, c’est très difficile de faire la suite. Aussi, il est important qu’on commence à s’attaquer à l’impunité. L’impunité, qui nourrit aussi l’absence d’intégrité, a atteint un degré très élevé et le pouvoir actuel n’a pas donné d’abord un seul signe qui montre qu’il veut lutter contre ce mal. Certainement parce que dans les rangs de ceux qui sont au pouvoir, il y en a qui mériteraient d’être punis, mais par affinité, amitié ou accointances, on ne veut pas les sanctionner. Alors qu’on ne peut pas vouloir sanctionner les autres et ne pas vouloir faire de même pour ses amis. Ce dilemme fait que l’impunité continue de courir, peut être mieux qu’avant. Et là également, les organisations de la société civile doivent, au lieu de faire comme certaines qui trempent dans des travers, travailler à développer l’intégrité, à se donner la main pour lutter contre l’impunité et à interpeller les autorités sur la nécessité de lutter contre l’impunité, sur la nécessité de faire justice.

Il y a tellement de cas de déni de justice…, on ne peut pas ne pas faire la lumière sur tous ces dossiers, on ne peut pas ne pas montrer aux populations qu’on peut lutter contre l’impunité et en même temps vouloir leur confiance pour aborder les chantiers de développement. Ce sont les enjeux de développement que les organisations de la société civile, qui sont sincères en tout cas, devraient mettre dans leur panier, dans leur programme de travail, pour faire en sorte que si le nombre d’intègres au Burkina (pays des Hommes intègres) grandit, c’est sûr que ce sont l’impunité et la corruption qui vont perdre du terrain. Mais, ne pas s’attaquer à ces maux et vouloir en même temps le développement, c’est impossible.

Dans les jours à venir, nous allons convier la presse pour le message d’interpellation du REN-LAC face à la situation. Cet appel au Chef de l’Etat va concerner l’ensemble de sa gouvernance, l’ensemble de son équipe.

Interview réalisée par Oumar L. Ouédraogo
(oumarpro226@gmail.com)
Lefaso.net

 

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